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"Tourpilles", le recueil de citations


La Société de consommation

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Jean Baudrillard

Denoël - 1970



"Nous voyons que le corps, aujourd'hui, apparemment triomphant, au lieu de constituer encore une instance vivante et contradictoire, une instance de "démystification", a tout simplement pris le relais de l'âge comme instance mythique, comme dogme et comme schème de salut. Sa "découverte", qui fut longtemps une critique du sacré, vers plus de liberté, de vérité, d'émancipation, bref un combat pour l'homme contre Dieu, se fait aujourd'hui sous le signe de la resacralisation. Le culte du corps n'est plus en contradiction avec celui de l'âme : il lui succède et hérite de sa fonction idéologique."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 212

"On donne à consommer de la Femme aux femmes, des Jeunes aux jeunes, et, dans cette émancipation formelle et narcissique, on réussit à conjurer leur libération réelle. Ou encore : en assignant les Jeunes à la Révolte ("Jeunes = Révolte") on fait d'une pierre deux coups : on conjure la révolte diffuse dans toute la société en l'affectant à une catégorie particulière, et on neutralise cette catégorie en la circonscrivant dans un rôle particulier : la révolte. Admirable cercle vicieux de l'"émancipation" dirigée, qu'on retrouve pour la femme : en confondant la femme et la libération sexuelle, on les neutralise l'une par l'autre. La femme se "consomme" à travers la libération sexuelle, la libération sexuelle se "consomme" à travers la femme. Ce n'est pas là un jeu de mots. Un des mécanismes fondamentaux de la consommation est cette autonomisation formelle de groupes, de classes, de castes (et de l'individu) à partir de et grâce à l'autonomisation formelle de systèmes de signes et de rôles."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 216

"Le temps découpable, abstrait, chronométré, devient ainsi homogène au système de la valeur d'échange : il y rentre au même titre que n'importe quel objet. Objet de calcul temporel, il peut et doit s'échanger contre n'importe quelle autre marchandise (l'argent en particulier). D'ailleurs, la notion de temps/objet a valeur réversible : tout comme le temps est objet, ainsi tous les objets produits peuvent être considérés comme du temps cristallisé - non seulement du temps de travail dans le calcul de leur valeur marchande, mais aussi du temps de loisir, dans la mesure où les objets techniques "économisent" du temps à ceux qui s'en servent, et se paient en fonction de cela. La machine à laver, c'est du temps libre pour la ménagère, du temps libre virtuel transformé en objet pour pouvoir être vendu ou acheté (temps libre qu'elle mettra à profit pour regarder la T.V. et la publicité qu'on y fera pour d'autres machines à laver !)."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 242

"Le temps libre, c'est peut-être toute l'activité ludique dont on le remplit, mais c'est d'abord la liberté de perdre son temps, de le "tuer" éventuellement, de le dépenser en pure perte. (C'est pourquoi dire que le loisir est "aliéné" parce qu'il n'est que le temps nécessaire à la reconstitution de la force de travail est insuffisant. L'"aliénation" du loisir est plus profonde : elle ne tient pas à sa subordination directe au temps de travail, elle est liée à l'impossibilité même de perdre son temps.)"
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 243

"Pas plus que la consommation dont il participe totalement, le loisir n'est une praxis de satisfaction. Du moins il ne l'est qu'en apparence. En fait, l'obsession du bronzage, cette mobilité effarée au fil de laquelle les touristes "font" l'Italie, l'Espagne et les musées, cette gymnastique et cette nudité de rigueur sous un soleil obligatoire, et surtout ce sourire et cette joie de vivre sans défaillance, tout témoigne d'une assignation totale au principe de devoir, de sacrifice et d'ascèse. C'est la "fun-morality" dont parle Riesman, cette dimension proprement éthique du salut dans le loisir et le plaisir, dont nul désormais ne peut se dispenser - sauf à trouver son salut dans d'autres critères d'accomplissement."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 246

"La publicité est "dispensée", c'est une offre gratuite et continuelle à tous et pour tous. Elle est l'image prestigieuse de l'abondance, mais surtout le gage répété du miracle virtuel de la gratuité. Sa fonction sociale est donc celle d'un secteur des relations publiques. On sait comment procède celles-ci : visite d'usines (Saint-Gobain, stages de recyclage des cadres dans les châteaux Louis XIII, sourire photogénique du Directeur général, œuvres d'art dans les usines, dynamique du groupe : "la tache d'un R. P. man est de maintenir une harmonie d'intérêts mutuels entre les publics et les managers"). De la même façon, la publicité sous toutes ses formes a pour fonction la mise en place d'un tissu social idéologiquement unifié sous les auspices d'un super-mécénat, d'une super féodalité gracieuse, qui vous offre tout ça "en plus", comme les nobles donnaient la fête à leur peuple."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 262

"Nos moralistes voudraient bien réduire ce problème de société à un problème de "mentalité". Pour eux, l'essentiel est déjà là, l'abondance réelle est là, il suffit de passer de la mentalité de pénurie à la mentalité d'abondance. Et de déplorer que ce soit si difficile, et de s'effarer de voir surgir des résistances à la profusion. Il n'est pourtant que d'admettre un instant l'hypothèse selon laquelle l'abondance n'est qu'un (ou du moins est aussi) système de contraintes d'un type nouveau pour comprendre aussitôt qu'à cette nouvelle contrainte sociale (plus ou moins inconsciente) ne peut que répondre un type nouveau de revendication libératrice. En l'occurrence, le refus de la "société de consommation", sous sa forme violente et érostratique (destruction "aveugles" de biens matériels et culturels) ou non violente et démissive (refus d'investissement productif et consommatif). Si l'abondance était liberté, alors cette violence serait en effet impensable. Si l'abondance (la croissance) est contrainte, alors cette violence se comprend d'elle-même, elle s'impose logiquement. Si elle est sauvage, sans objet, informelle, c'est que les contraintes qu'elle conteste sont elles aussi informulées, inconscientes, illisibles : ce sont celles mêmes de la "liberté", de l'accession contrôlée au bonheur, de l'éthique totalitaire de l'abondance."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 281

"Tout comme il existe des modèles de consommation, la société suggère ou met en place des "modèles de violence", par où elle cherche à drainer, à contrôler, à mass-médiatiser ces forces irruptives.
En effet, pour empêcher que ce potentiel d'angoisse accumulée du fait de la rupture de la logique ambivalente du désir, et donc de la perte de la fonction symbolique, ne résulte en cette violence anomique et incontrôlable, la société joue à deux niveaux :
1. D'une part, elle tente de résorber cette angoisse par la prolifération des instances de la sollicitude : rôles, fonctions, services collectifs innombrables - partout on objecte du lénifiant, du souriant, du déculpabilisant, du lubrifiant psychologique (tout comme du détergent dans les produits de lessive). Des enzymes dévorant l'angoisse. On vend aussi du tranquillisant, du relaxatif, de l'hallucinogène, de la thérapie de tout poil. Tâche sans issue, dans laquelle la société d'abondance, productrice de satisfaction sans fin, épuise ses ressources à produire aussi l'antidote à l'angoisse née de cette satisfaction. Un budget de plus en plus lourd passe à consoler les miraculés de l'abondance de leur satisfaction anxieuse. On peut l'assimiler au déficit économique (d'ailleurs non comptabilisable) dû aux nuisances de la croissance (pollution, obsolescence accélérée, promiscuité, rareté des biens naturels) mais il les dépasse sans aucun doute de très loin.
2. La société peut essayer - et elle le fait systématiquement - de récupérer cette angoisse comme relance de la consommation, ou de récupérer cette culpabilité et cette violence à leur tour comme marchandise, comme biens consommables, ou comme signe culturel distinctif. Il y a alors un luxe intellectuel de la culpabilité, caractéristique de certains groupes, "une valeur d'échange/ Culpabilité"."

Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 284

"Cette société qui se donne et se voit toujours en progrès continu vers l'abolition de l'effort, la résolution des tensions, vers plus de facilité et d'automatisme, est en fait une société de stress, de tension, de doping, où le bilan global de satisfaction accuse un déficit de plus en plus grand, où l'équilibre individuel et collectif est de plus en plus compromis à mesure même que se multiplient les conditions techniques de sa réalisation."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 292

"Au lieu d'égaliser les chances et d'apaiser la compétition sociale (économique, statutaire), le procès de consommation rend plus violente, plus aiguë la concurrence sous toutes ses formes. Avec la consommation, nous sommes enfin seulement dans une société de concurrence généralisée, totalitaire, qui joue à tous les niveaux, économique, savoir, désir, corps, signes et pulsions, toutes choses désormais produites comme valeur d'échange dans un processus incessant de différenciation et de surdifférenciation."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 292


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