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"Tourpilles", le recueil de citations


Chef



"La tentation d'être un chef juste et humain est naturelle dans un homme instruit ; mais il faut savoir que le pouvoir change profondément celui qui l'exerce ; et cela ne tient pas seulement à une contagion de société ; la raison en est dans les nécessités du commandement, qui sont inflexibles. C'est pour cette raison qu'un député doit se garder d'être ministre, et qu'un ouvrier doit se garder d'être délégué au conseil des patrons, ou chef de syndicat. On demande où mènerait ce système de refus. C'est premièrement la négation d'un système effrayant ; et je crois que les saints firent beaucoup contre l'ancienne inégalité par un refus d'être évêques, prieurs, abbés. Dieu ou non, salut ou non, ils avaient reconnu le piège des pouvoirs. Ils étaient un vivant reproche aux prélats décorés. La religion n'a fait que traduire en images vives l'éternelle situation des hommes en société, où tout est réglé de façon que les pauvres gens perdent bientôt leurs amis et leurs conseillers. Les boursiers, aujourd'hui, renient promptement le peuple d'où ils sortent. Cette trahison se colore de grands mots. Aimer son pays c'est toujours, selon l'opinion régnante, aimer la gloire, la richesse et le pouvoir. Cette vertu est un peu trop facile. Choisir le métier de chef, c'est un choix de bien-être."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Souvenirs de guerre - Les Passions et la Sagesse


"Cette élection présidentielle pourrait bien être le triomphe absolu du bonapartisme, cette culture politique dont la France ne parvient décidément pas à se défaire. Nicolas Sarkozy en est l'incarnation à lui seul. Il résume jusqu'à la caricature la modernisation de cette "société du 10 décembre" qui fit le succès, en 1848, de Napoléon le Petit : déjà à l'époque, elle ajoutait de la violence symbolique et privée au monopole étatique de la force. Mais la postérité du bonapartisme va bien au-delà des personnes. Elle s'est forgée dans et par les institutions ; pas tant dans l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel direct que dans la concentration exceptionnelle de tous les pouvoirs en ses mains. De ce point de vue, l'histoire de la Ve République restera celle d'une accumulation progressive de puissance d'une seule autorité au prix de la dévitalisation des moindres contre-pouvoirs. Même celui que les journalistes avaient construit est en train de produire par connivence ou servitude volontaire une nouvelle oligarchie."
Paul Allies, professeur de sciences politiques à l'université de Montpellier, article "Le triomphe du bonapartisme", journal Libération du 7 mai 2007

"Dictateur. Chef d'une nation qui préfère la pestilence du despotisme à la plaie de l'anarchie."
Ambrose Gwinett Bierce - 1842-1914 - Le Dictionnaire du Diable - 1906

"Le pouvoir que Max Weber nomme "charismatique", est un pouvoir d'ensorcellement. Il suppose que l'on ait foi en la personne d'un prophète, d'un chef, d'un grand démagogue. Que l'on puisse employer ici le mot "foi" montre l'analogie avec le domaine religieux. La crainte révérencieuse, la confiance, la fascination sont les éléments d'une attitude foncièrement irrationnelle. Et de même que le croyant en Dieu est imperméable aux arguments que l'on peut dresser contre la religion, de même l'individu ensorcelé par le prophète ou le chef n'est capable d'écouter rien d'autre."
Marcel Conche - né en 1922 - Le sens de la philosophie

"Quelle dictature a fait autant de propagande pour son chef ou ses principes que nos démocraties en font pour la marchandise ? Un slogan publicitaire ne transmet-il pas aussi un message idéologique, une injonction à se comporter selon des règles fixées par d'autres en fonction de leurs intérêts ?"
Armand Farrachi - Petit lexique d'optimisme officiel - Page 55 - Fayard - 2007

"Rien ne paraît plus surprenant à ceux qui contemplent les choses humaines d'un oeil philosophique, que de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et l'humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et leurs penchants à ceux de leurs chefs. Quelle est la cause de cette merveille ? Ce n'est pas la force ; les sujets sont toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l'opinion. C'est sur l'opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire aussi bien que le plus populaire et le plus libre."
David Hume - 1711-1776 - Essais politiques

"L'école de demain ne servira plus à approvisionner les généraux en chair à canon ou les chefs d'entreprise en chair à profit ; elle aidera des hommes à se construire eux-mêmes au contact des autres."
Albert Jacquard - né en 1925 - J'accuse l'économie triomphante - 1995

"Autant dire que l'esprit psychosociologique a pu imprégner les pratiques managériales, y compris celles de managers qui affichaient un splendide dédain à l'endroit des psychosociologues. Or, s'il est facile de stigmatiser les pratiques d'un intervenant qui n'est que de passage dans l'organisation, il est plus difficile de stigmatiser les pratiques libérales de son propre chef. C'est qu'après tout les salariés passent de longues heures avec leur chef et, dans ces conditions de promiscuité organisationnelle, il n'est pas aisé de choisir entre un chef autoritaire et un chef qui ne le serait pas, sachant que ce dernier récupère certainement en potentialités manipulatrices ce qu'il perd en autoritarisme."
Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois - Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens - 2002, page 241

"Aux yeux de Rosa Luxembourg comme de tous les marxistes, c'est la masse organisée, éclairée et se disciplinant elle-même dans son organisation politique, qui est la force motrice de la lutte pour le socialisme… Rosa Luxembourg se méfiait à juste titre de la grande masse inorganisée des suiveurs, dont l'ignorance était la base, la contrepartie, voire la justification des conceptions totalitaires professées par les léninistes et par les réformistes quant aux rapports entre la masse et les chefs. Un troupeau aveugle et ignare a évidemment besoin d'un berger et d'un chien, que celui-ci s'appelle Guépéou ou Gestapo."
Lucien Laurat - 1898-1973 - Préface à Rosa Luxembourg, Marxisme contre Dictature, Spartacus /1977

"Je contacte Bernard Maris, professeur d'économie, et aussi rédacteur en chef de Charlie Hebdo, journal de gauche qui vit sans publicité. Avec pédagogie, il tente d'expliquer les enjeux du marché à ceux qui n'y connaissent rien. Et il confirme : "Bien sûr, les financiers sont aux aguets pour les chiffres du chômage. Le chômage est un moyen commode pour faire du profit." Et il me le prouve. "Si l'on suit la courbe du chômage de masse et l'effondrement de la part du salaire dans le PIB, ont voit qu'elles sont parallèles, argumente-t-il. Entre 1980 et 2003, pendant que le chômage de masse s'installait, la part du salaire dans la richesse nationale est passée de 77 à 68%." Il calcule : "çà nous fait une chute de 8%. Sur un PIB de 1 500 milliards d'euros, c'est 120 milliards de moins. Soit deux fois le déficit de l'Education nationale."
Mais cet argent n'est pas perdu pour tout le monde. "Il se retrouve dans la poche du rentier et dans l'investissement mécanisé. Le chômage fait pression sur les salaires. L'argent économisé sur les salaires permet des gains de productivité. Il part dans les bulles immobilières aujourd'hui, boursières hier.""

Patricia Sudolski - Vous croyez que ça m'arrange d'être chômeuse ? - 2005, page 55



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