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"Tourpilles", le recueil de citations


Fortune



"Ceux qui exposent leur vie jugent peut-être qu'ils donnent assez. Examinons ceux qui n'exposent point leur vie. Beaucoup se sont enrichis, soit à fabriquer pour la guerre, soit à acheter et revendre mille denrées nécessaires qui sont demandées à tout prix. J'admets qu'ils suivent les prix ; les affaires ont leur logique, hors de laquelle elles ne sont même plus de mauvaises affaires. Bon. Mais, la fortune faite, ne va-t-il pas se trouver quelque bon citoyen qui dira : "J'ai gagné deux ou dix millions ; or j'estime qu'ils ne sont pas à moi. En cette tourmente où tant de nobles hommes sont morts, c'est assez pour moi d'avoir vécu ; c'est trop d'avoir bien vécu ; je refuse une fortune née du malheur public ; tout ce que j'ai amassé est à la patrie ; qu'elle en use comme elle voudra ; et je sais que, donnant ces millions, je donne encore bien moins que le premier fantassin venu" ? Aucun citoyen n'a parlé ainsi. Aucune réunion d'enrichis n'a donné à l'État deux ou trois cents millions."
Emile Chartier, dit Alain - 1868-1951 - Mars ou la guerre jugée - Les Passions et la Sagesse - 1921

"Abolition du droit d'héritage. - Tant que ce droit existera la différence héréditaire des classes, des positions, des fortunes, l'inégalité sociale en un mot et le privilège subsisteront sinon en droit, du moins en fait. Mais l'inégalité de fait, par une loi inhérente à la société, produit toujours l'inégalité des droits : l'inégalité sociale devient nécessairement inégalité politique. Et sans égalité politique, avons-nous dit, point de liberté dans le sens universel, humain, vraiment démocratique de ce mot ; la société restera toujours divisée en deux parts inégales, dont l'une immense, comprenant toute la masse populaire, sera opprimée et exploitée par l'autre. Donc le droit de succession est contraire au triomphe de la liberté, et si la société veut devenir libre, elle doit l'abolir."
Mikhaïl Bakounine - 1814-1876 - Catéchisme révolutionnaire

"Si les 1% des Américains les plus riches se partagent un cinquième des revenus du pays - un record historique -, le salaire médian a quasiment stagné entre 2000 et 2007 (+0,1% par an)... C'est moins la consommation qui a grimpé trop haut que les salaires qui sont descendus trop bas, contraignant à emprunter pour se loger, éduquer les enfants ou se soigner (les tarifs des assurances-santé, par exemple, ont flambé). De plus, les grosses fortunes et les grands groupes ont choisi d'investir ailleurs au détriment du potentiel industriel, obligeant à importer plus et à exporter moins, d'où les déficits.
En fait, l'Amérique du haut s'enrichit et pousse celle du bas vers les institutions de crédit afin d'éviter de payer des salaires décents."

Martine Bulard - Pékin, mont-de-Piété de l'Amérique, in Manière de voir n°102, page 72 - Décembre 2008

"Depuis de nombreuses générations ils [les humains] savaient que, pour créer de la richesse, il faut des idées, du travail et des outils; des paraphes sur des documents imprimés peuvent tout au plus déplacer les richesses, non les créer. Les clients des banques ont été semblables aux publics naïfs qui, dans les foires, sont séduits par les promesses des bonimenteurs. Ils ont confié leur fortune à des financiers, ceux-ci l'ont convertie en prêts qui ne seront jamais remboursés."
Albert Jacquard - né en 1925 - Le compte à rebours a-t-il commencé ? - 2009, page 93

"Le mot "croissance" à lui seul est le signe d'une véritable supercherie, contre laquelle l'enseignement prémunissait autrefois les élèves préparant le certificat d'études, au bon vieux temps où ce certif marquait la fin de l'adolescence. Les programmes scolaires introduisaient le concept d'"intérêts composés", c'est-à-dire, en terme plus pédants, celui de l'évolution exponentielle. Les élèves comprenaient qu'un franc placé à "trois pour cent l'an" à l'époque de Charlemagne représentait, douze siècles plus tard, une fortune fabuleuse, supérieure à la totalité des avoirs de tous les humains morts ou vivants ; ils savaient donc qu'un tel processus ne peut être durable."
Albert Jacquard - né en 1925 - Le compte à rebours a-t-il commencé ? - 2009, page 106

"Veblen [Thorstein Veblen, économiste] constatait ensuite qu'existent le plus souvent plusieurs classes au sein de la société. Chacune d'entre elles est régie par le principe de la rivalité ostentatoire. Et dans chaque classe, les individus prennent comme modèle le comportement en vigueur dans la couche sociale supérieure, qui montre ce qui est bien, ce qu'il est chic de faire. La couche sociale imitée prend elle-même exemple sur celle qui est située au-dessus d'elle dans l'échelle de la fortune. Cette imitation se reproduit de bas en haut, si bien que la classe située au sommet définit le modèle culturel général de ce qui est prestigieux, de ce qui en impose aux autres.
Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme, parce que la dilapidation matérielle de l'oligarchie - elle-même en proie à la compétition ostentatoire - sert d'exemple à toute la société. Chacun à son niveau, dans la limite de ses revenus, cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Médias, publicité, films, feuilletons, magazines "people" sont les outils de diffusion du modèle culturel dominant."

Hervé Kempf - Comment les riches détruisent le monde - in Manière de voir n°99, Juin-Juillet 2008

"Les Anciens ont dit que les hommes s'affligeaient du mal et se lassaient du bien, et que ces deux contraires amenaient les mêmes résultats. En effet, toutes les fois que les hommes sont privés de combattre par nécessité, ils combattent par ambition. Cette passion est si puissante qu'elle ne les abandonne jamais, à quelque rang qu'ils soient élevés. La raison, la voici : la nature a créé l'homme tel qu'il peut désirer tout sans pouvoir tout obtenir ; ainsi le désir étant toujours supérieur à la faculté d'acquérir, il obtient le mécontentement de celui qu'il dépossède pour n'avoir lui-même que petit contentement de sa conquête. De là naît la diversité de la Fortune humaine. Partagés entre la cupidité de conquérir davantage et la peur de perdre leur conquête, les citoyens passent des inimitiés aux guerres, et des guerres il s'ensuit la ruine de leur pays et le triomphe d'un autre."
Nicolas Machiavel - 1469-1529 - Discours sur la première Décade de Tite-Live

"Quand on voit un homme actif qui a fait sa fortune, cela vient de ce que, de cent mille voies, la plupart fausses, qu'il a employées, quelqu'une a réussi. De là, on argumente qu'il sera propre pour les affaires publiques. Cela n'est pas vrai. Quand on se trompe dans quelques projets pour sa fortune, ce n'est qu'un coup d'épée dans l'eau. Mais, dans les entreprises d'Etat, il n'y a pas de coup d'épée dans l'eau."
Montesquieu - 1689-1755 - Mes pensées

"Lorsque la mort a égalisé les fortunes, une pompe funèbre ne devrait pas les différentier."
Montesquieu - 1689-1755

"J'appelle ploutocratie un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l'on ne peut rien faire sans être riche, où l'objet principal de l'ambition est de devenir riche, où la capacité et la moralité s'évaluent généralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune..."
Ernest Renan - 1823-1892 - L'Avenir de la science, Pensées de 1848 - 1890

"Il est très vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut qu'un esprit médiocre, du bon sens et de la fortune ; mais, pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l'amour du bien public. Le grand homme d'État est celui dont il reste de grands mouvements utiles à la patrie."
Voltaire - 1694-1778 - Le Siècle de Louis XIV

"Leur talent principal [aux grands patrons] consiste à savoir échapper à la concurrence : contrôle de l'Etat, tactiques pour réduire la charge de l'impôt, sous-évaluation momentanée d'actifs, crédulité des investisseurs, rumeurs... Même lorsqu'ils plaident pour une "société de concurrence parfaite", ils font leur fortune en exploitant les imperfections de l'économie de marché !"
Ouvrage collectif - L'homme et le marché - 2006

"Les riches ne sont pas a parce qu'ils sont riches et qu'ils fournissent du travail aux pauvres, pour le plus grand avantage des premiers plutôt que des seconds. Pas plus que les pauvres ne sont estimables parce qu'ils sont pauvres, mais parce qu'ils veulent cesser de l'être en rendant la richesse impossible et l'intensité de la vie possible, c'est-à-dire en méprisant la fortune."
Anonyme - Eloge de la pauvreté et de l'anonymat - 2006, page 36



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