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De la défiance envers les politiques à l'homme providentiel

Le jeu dangereux des médias "gratuits"



La défiance des français envers ceux qui nous gouvernent, envers les institutions, les hommes politiques, les partis politiques et les élites n'a jamais été aussi forte. Les raisons à ce phénomène sont sans doute multiples. Le système électoral à scrutin majoritaire et l'élection du président de la République au suffrage universel y est sans doute pour beaucoup. Le président peut être élu au second tour après avoir obtenu à peine 20% des inscrits au premier tour, le second tour n'étant pas un vote d'adhésion, mais un rejet de l'autre candidat.

Mais le système électoral n'est pas la seule raison de cette défiance. Outre le fait que les Français n'ont pas le sens du compromis - à cause du scrutin majoritaire qui rend inutile la formation de coalitions politiques - ils oublient que le monde dans lequel nous vivons est complexe et que les causes d'une situation problématique et les réponses qu'on peut y apporter sont généralement multiples. Il s'en suit des attitudes peu propices à la réflexion et aux accommodements, mais des attitudes qui, au contraire, privilégient tout ce qui conforte les opinions, les certitudes ou les croyances initiales (Cf. Biais de confirmation). On veut des solutions simples ! Mais les solutions simples à des problèmes complexes fonctionnent rarement.

Les médias ont bien compris tout le bénéfice qu'ils pouvaient tirer des penchants naturels des Français. Je ne parle pas des médias indépendants, mais de ceux qui sont financés en grande partie par les recettes publicitaires. Pour qu'il y ait des recettes publicitaires, il faut avoir de l'audience. Pour avoir de l'audience, il faut attirer les spectateurs, les lecteurs ou les auditeurs. Pour les séduire, les médias jouent avec les penchants naturels des êtres humains et tous les travers dans lesquels il est si facile de tomber, comme l'attirance pour tout ce qui est négatif (cf. Biais de négativité). Les trains qui arrivent à l'heure n'intéressent personne. Il faut leur montrer des catastrophes, des scandales, des "scoops", du "buzz", du voyeurisme, des controverses, du sang, des larmes,... tout ce qui peut capter l'attention et susciter de l'émotion pour les "scotcher" au média comme une mouche sur son attrape-mouches. Le cerveau ainsi ramolli peut alors être gavé de publicités.

Qu'on les appelle "Grandes gueules", "Fortes têtes" ou "Vraies voix", les chroniqueurs sont là pour fidéliser leurs auditeurs entre deux séquences de publicité. Dites ce que vous en pensez en appelant le 32xx !" (Appels surtaxés, car il n'y a pas de petits profits). Et si c'est pour être contre, pour critiquer ou pour polémiquer, c'est meilleur pour l'audience.

Pour chaque "évènement", qu'il soit sportif, culturel, sociétal, économique ou fait divers, que les médias veulent mettre en avant, on interviewe le 1% des français qu'il intéresse, mais on ne donne jamais la parole aux 99% qui ne se sentent pas concernés.
    Si je redoute la mort de la Reine d'Angleterre, ce n'est pas par sympathie pour celle dont le seul mérite est d'être née dans la bonne famille au bon moment, mais pour les deux semaines d'"éditions spéciales" et de nausée médiatique qui nous attentent.

Le monde politique est logé à la même enseigne : il faut des débats polarisés, des petites phrases polémiques, des scandales, des affaires judiciaires, etc. Le biais de généralisation faisant son oeuvre, la confiance envers les hommes politiques, envers les partis politiques, envers le parlement, s'effondre. Et comme il faut des explications simples et rapides à tous nos malheurs, on invente des complots élaborés par les élites. On cherche désespérément l'homme providentiel, à défaut d'un monarque de père en fils ou d'un Dieu qui n'a jamais daigné se manifester malgré toutes les prières qui lui ont été adressées. La France a déjà connu deux empereurs Napoléon, le maréchal Pétain et le général De Gaulle. Rien ne nous dit qu'un jour on n'aura pas un Poutine ou un Erdogan à la française.

C'est à nous, simples citoyens, de faire en sorte de ne pas tomber dans le piège de la division, de la défiance, des théories du complot, dans lequel les médias (y compris les réseaux sociaux) soi-disant gratuits nous entrainent. Ce serait leur faire trop d'honneur de prétendre que ce piège est prémédité. Il n'est qu'un dégât collatéral de la recherche de profit pour leurs propriétaires sur l'autel de l'ultralibéralisme et de la recherche de clients pour les annonceurs sur l'autel de la consommation. Ne soyons pas dupes ni des uns ni des autres.


Pierre Tourev, 26/11/2021



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