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De la précarité à la révolte


Les jeunes au Japon



Ce texte est une synthèse de l'article "Les premières bourrasques de la colère" publié par Courrier International (n°870, du 5 au 11 juillet 2007).

Alors que le Japon est censé connaître une longue période de prospérité, de nombreux jeunes essaient de vivre tant bien que mal, dans la précarité et dans la misère. Après la longue période de récession des années 1990, beaucoup de jeunes, appartenant à la "génération perdue", vivent de petits boulots et sont surnommés les "freeters", contraction de l'anglais free et de l'allemand Arbeiter (travailleur). Les rares qui arrivent à s'en sortir en trouvant un emploi stable ont toutes les chances de se retrouver dans une entreprise où l'on fait faire à trois personnes le travail de dix ou dans laquelle le nombre de morts par excès de travail, de surmenage ou de suicide est élevé.

Quant à ceux qui travaillent comme intérimaires dans l'industrie, il ne leur reste plus grand chose quand ils ont payé leur loyer, le chauffage ou l'électricité. Et à tous ceux-là, il faut rajouter ceux qui vivent reclus, repliés sur eux-mêmes (les hikikomori) et ceux qui sont sortis du système éducatif et se trouvent sans emploi.

Quelles que soient leurs situations, les jeunes japonais ne connaissent plus la stabilité. Cette précarité qui n'est en rien liée à des problèmes psychologiques, est due "au désir malsain des entreprises, qui veulent continuer à profiter d'une main d'oeuvre jetable", afin de pouvoir conserver leur compétitivité au niveau mondial.

Et comme on leur a martelé depuis des années que "chacun est responsable de son sort", les jeunes reportent d'abord leur colère contre eux-mêmes plutôt que contre la société. C'est la raison pour laquelle le suicide est devenu la première cause de mortalité chez les 20 à 39 ans.

Depuis 2001, un groupe appelé La Grande Fronde des Pauvres veut, comme l'indique son manifeste, "faire voler en éclats cette vie normale qui nous voit obéir à la société". D'où la nécessité de "passer à l'offensive et, à notre tour, imposer notre loi". Depuis, le réseau s'est progressivement étendu. Diverses manifestations, prenant des formes variées ont eu lieu, notamment en faveur de la gratuité des loyers.

Pour le leader de La Grande Fronde des pauvres, Hajime Matsumoto, né en 1975, la cause structurelle du malaise existentiel des jeunes et des suicides est le "précariat", néologisme construit à partir des mots "précarité" et "salariat". Il déclare : "C'est la société qui conduit les jeunes à la précarité. Je peux affirmer avec conviction à ces derniers qu'ils ne sont absolument pas en faute. Voilà une perspective d'avenir !"

Hajime Matsumoto considère que le changement de la société ne se fera pas par une attaque frontale, mais en proposant aux jeunes de venir s'épanouir dans un "espace postrévolutionnaire", préalablement créé. Ainsi, le mouvement La Grande Fronde des pauvres possède cinq magasins dans une rue commerçante parmi lesquels une boutique d'objets recyclés, une friperie et un café qui, le soir, fait bistro. Ils invitent les jeunes à jouir au maximum de leur pauvreté, plutôt que de mourir surmenés ou épuisés.

Le gouvernement, pour sa part, s'est fixé pour objectif de réduire de 20% le nombre des "freeters" d'ici 2010. Et les 80% restant ?

Beaucoup de ceux qui ont cru aux chimères de la majorité, "une bonne école, une bonne entreprise", ont rapidement déchanté en entrant dans le monde du travail. Désormais, il y a ceux qui expriment leur souffrance par l'automutilation, la réclusion volontaire ou les violences familiales, et ceux qui ont compris que ce n'est pas contre eux-mêmes qu'il faut se révolter, mais contre cette société.


Pierre Tourev, 17/07/2007



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