Homo sapiens : une voie sans issue ?
Notre espèce se caractérise par une intelligence inégalée dans le règne animal. Cette intelligence s’est mise en œuvre très progressivement. Pendant des millénaires, de lents progrès ont été accomplis. Ils ont sorti l’Homo sapiens d’une économie de subsistance (chasse, pêche, cueillette) pour une économie de production avec l’élevage, l’agriculture, la production de fer, de bronze, etc. Les chasseurs / cueilleurs que nous étions ont disposé de plus en plus de temps pour améliorer leurs conditions de vie.
Les civilisations se sont organisées et complexifiées. L’écriture, l’imprimerie, l’instruction ont permis une diffusion de plus en plus rapide des connaissances. La recherche perpétuelle de perfectionnement dans tous les domaines a conduit à toujours plus de gains de productivité et, par conséquent, de temps libéré que de nouveaux besoins sont vite venus combler. Les progrès technologiques se sont succédé à un rythme de plus en plus rapide. Les grandes guerres qui ont secoué l’Humanité ne les ont pas ralentis, au contraire. Poussé dans ses retranchements face à un danger imminent, l’Homo sapiens sait faire preuve d’une extraordinaire ingéniosité.
L’être humain est ainsi fait. Il faut qu’il cherche – et, bien souvent, il finit par trouver - le moyen de tout faire plus vite, plus loin et en plus grande quantité. Cette quête sans fin de gains de productivité est régulièrement accélérée par de nouvelles révolutions technologiques : machine à vapeur, électricité, informatique, technologies de l'information et de la communication, intelligence artificielle, etc.
Lorsqu’on se place à l’échelle de l’histoire humaine, on a l’impression de se trouver dans un flux vertigineux de transformations, toujours croissant et de plus en plus rapide. Il existe deux grands types de courbes possibles pour représenter un tel phénomène – croissance de plus en plus rapide -, si on parvient à le représenter par un indicateur(1) : asymptotique et exponentielle.
- Asymptotique : cela signifie que la croissance est tellement rapide et de plus en plus rapide qu’elle tend vers l’infini à une date déterminée. A cette date-là et au-delà, on n’a aucune idée de ce qu'il peut se passer. Ce serait une sorte de "Fin de l’Histoire".
Dans un tel cas de figure, la limite est d’origine humaine, elle n’est pas liée à son environnement.
Prise dans son ensemble, la population humaine ne pourrait plus supporter une telle accélération. La civilisation, telle que nous la connaissons, s’écroulerait, imploserait, étouffée par le progrès qu’elle ne parviendrait plus à digérer, à contrôler. On ne peut que pressentir les scénarios qui pourraient se mettre en oeuvre : fuite dans les paradis artificiels, extrême violence générée par les inégalités, soumission à l’IA, etc. Un scénario plus radical pourrait voir la course au progrès échapper au contrôle de l’Homo sapiens, exacerber les tensions géopolitiques et s’achever en une apocalypse nucléaire.
- Exponentielle : ce cas de figure est un peu moins angoissant, car il n’y a pas de "Fin de l’Histoire" a priori. La croissance n’a pas de limite et pourrait se poursuivre indéfiniment.
Le problème, c’est que le récipient dans lequel est plongée l’espèce humaine, la Terre et son environnement, a une taille limitée. C’est ce récipient qui va nous imposer des contraintes de plus en plus fortes, au fur et à mesure que l’on se rapprochera de cette limite.
Exemple : malgré les progrès en matière d’agriculture (mécanisation, gains d’échelle, fertilisants, pesticides, OGM, etc.), il y aura une limite au nombre de personnes que la planète pourra nourrir.
Pourtant, on connaît depuis longtemps les risques encourus par l’espèce humaine si elle poursuit sa course effrénée vers le toujours plus.
- En 1972, le rapport scientifique intitulé "Les limites à la croissance", (ou rapport Meadows), commandé par le Club de Rome, alertait sur les effets de la surconsommation des ressources naturelles et de la dégradation de l'environnement, dans un monde aux ressources limitées. Si les tendances de croissance n'étaient pas ralenties, il prévoyait des conséquences dramatiques, en particulier :
- Épuisement des ressources naturelles,
- Détérioration de l'environnement,
- Instabilités économiques et sociales.
- Depuis 1988, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), est chargé d'évaluer l'ampleur, les causes et les conséquences du changement climatique en cours. Il publie régulièrement des rapports alarmants sur les conséquences du changement climatique.
Depuis des décennies, on sait,
mais on n’a pas voulu entendre, ni voir.
Cette situation me fait penser à un exercice-devinette rencontré durant ma scolarité.
Quelques bactéries sont enfermées dans un bocal. Leur nombre double toutes les secondes. A quel moment le bocal sera-t-il rempli à moitié ?
Réponse : Une seconde avant d’être plein et d’exploser (2).
Il est bien difficile de prédire ce qu’il va se passer lorsque la limite extérieure se rapprochera. Une chose est sûre, on ne pourra pas continuer à vivre comme on le fait aujourd’hui.
Soyons optimistes, l’espèce humaine, en plus d’être intelligente, possède une grande capacité d’adaptation à son environnement, en particulier lorsque celui-ci lui est hostile. Elle devrait pouvoir s’en sortir. Mais la Terre ne pourra pas accueillir 10 milliards d’Homo sapiens. Combien pourra-t-elle en héberger et nourrir dans les quelques régions qui ne seront pas devenues invivables à cause de la chaleur ou de l’humidité ? Un milliard, cent millions ? En combien d’années ou de générations la population actuelle va-t-elle être réduite à ce niveau ? De quelle manière : au mieux par une chute, déjà amorcée, de la natalité, par des famines, par des épidémies, par les effets destructeurs de la drogue, refuge contre l’anxiété, par des guerres de "défense" contre d’immenses afflux de migrants fuyant les régions devenues inhabitables, ... ?
Même avec 40 ans de retard, il est encore temps d’agir, non plus pour empêcher le réchauffement climatique, car il est déjà trop tard, mais pour en limiter les effets et ne pas perdre toutes ces belles choses que l’Homo sapiens a réussi à créer. Mais, en valons-nous la peine, nous si prompts à suivre le premier beau-parleur qui nous flatte ou nous raconte une belle histoire ?
Pierre Tourev, 21/12/2025
Notes :
1 - Exemples : PIB, consommation d’énergie, grains de productivité, etc.
2 - En effet, on ne connait ni le nombre de bactéries initiales, ni leur taille, ni celle du bocal.
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