Qu'importe le contenu du flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse
Effet placebo, pseudosciences, religions, idoles et matchs de football
Je présente mes excuses à Alfred de Musset pour avoir inversé le sens du célèbre vers de son ouvrage poétique "La Coupe et les lèvres", paru en 1831 : "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse".
Si l'on prend cette citation devenue proverbe au sens figuré, elle affirme que ce qui importe c'est le but recherché et le plaisir qu'on en retire et non le contenant, l'apparence, la méthode ou la façon de l'atteindre. Peu importe la qualité du vin, la bouteille ou l'étiquette, l'essentiel est l'ivresse qu'apporte le breuvage en le buvant.
Pourtant, il existe une multitude de cas ou de situations où le contenant prend beaucoup d'importance et joue même un rôle essentiel. Le même bijou offert à sa fiancée sera davantage apprécié si la scène se passe dans un bon restaurant, si le bijou est enveloppé dans un beau papier cadeau, enfermé dans un écrin au logo d'une grande marque de luxe, que s'il est présenté à l'improviste, emballé dans du papier journal.
Où préférerez-vous acheter votre voiture, sachant que dans les deux cas, c'est la même vendue à un prix identique ?
- Chez un concessionnaire de la marque, au milieu d'un hall de présentation immense et rutilent, décoré de posters de plages bordées de palmiers, assis dans un moelleux fauteuil en cuir, en face d'un vendeur affable en costume-cravate.
- Dans un garage vétuste au fond d'une impasse dans une zone industrielle, dans un local à la peinture défraichie, rempli de voitures en réparation, reçu par un homme hirsute, les mains pleines de cambouis qui vous fait vous asseoir sur une vieille caisse en bois.
L'effet placebo
Mes lectures [1] sur l'effet placebo m'ont conduit à faire un rapprochement avec les exemples précédents et, par analogie, à bien d'autres situations.
Dans l'effet placebo, ce qui compte c'est ce qu'il y a autour, (le flacon), car le produit que l'on prend ou le traitement que l'on suit (le vin) ne contient pas de principe actif, mais l'ensemble donne très souvent des résultats positifs (l'ivresse) pour le patient.
Les pseudosciences
On retrouve l'équivalent de l'effet placebo, sous différentes formes, dans toutes les pseudosciences [2] qui sont censées nous guérir et qui semblent apporter un réel soulagement à bien des patients. Ces disciplines pseudo-médicales ou paranormales, font appel, selon le cas, à tout ou partie des ingrédients suivants :
- une plaque en cuivre à l'entrée du cabinet avec le nom de la spécialité,
- un praticien en blouse blanche ou vêtu de la tenue appropriée,
- un praticien qui prend le temps de vous écouter,
- une ambiance musicale,
- un peu de mystère, de spirituel, de magie ou de surnaturel,
- un protocole strict à respecter pour le traitement,
- des patients ayant une forte attente et l'espoir de guérir,
- un tarif de consultation élevé, qui demande un effort financier (on veut en avoir pour son argent),
- l'envie inconsciente de ne pas décevoir l'ami qui a chaudement recommandé ce praticien.
- etc.
Les religions et les dieux
A la différence des pseudosciences qui s'intéressent aux individus, les religions s'adressent à une communauté. Il y a cependant une grande similitude dans le mode d'action, et cela quelle que soit la religion.
Autour de la croyance en un ou plusieurs dieux ayant tels ou tels attributs, existe tout un enrobage de particularités qui constituent les bases de la religion :
- des textes "sacrés",
- des légendes riches en prouesses surnaturelles,
- des promesses d'une vie meilleure dans un autre monde ou dans l'au-delà [3],
- des interdits,
- un clergé organisé et reconnaissable à son "uniforme,
- des lieux de rassemblement et de communion,
- des rites ancestraux,
- des prières,
- des chants, de la musique [4],
- etc.
Et cela fonctionne, depuis des millénaires, pour toutes les religions. Que le ou les dieux existent n'a pas d'importance, ce qui compte c'est l'enrobage religieux. Les adeptes aiment se retrouver régulièrement dans ces temples pour bénéficier de cette communion, de ces moments d'apaisement, de bien-être, de sécurité, de cette sensation rassurante de faire partie d'un tout. Ne sommes-nous pas des animaux grégaires, malgré des velléités et des tentations individualistes promues par certains courants idéologiques.
Cette propension de l'homme à la grégarité explique que le déisme [5], croire en un dieu, sans religion, ait eu aussi peu de succès et n'ait rencontré d'échos que chez une petite élite intellectuelle [6] qui a admis la vanité de cet enrobage.
Les sectes
Les sectes relèvent du même principe. Un "gourou" invente une histoire surnaturelle, l'habille d'un enrobage folklorique, attire des adeptes et des fidèles. La seule différence avec une religion établie c'est que cette dernière a réussi commercialement, comme l'affirmait François Cavanna [7].
Des dieux aux idoles
Avec les progrès de la science, la notion de dieu a tendance à se simplifier, à devenir un concept purement abstrait, inconnaissable. La notion de dieu ayant perdu de son intérêt, beaucoup des grégaires que nous sommes ont besoin d'un substitut aux religions. On ne croit plus en Dieu, mais on adore une idole. Les artistes chanteurs ont supplanté les dieux. On ne va plus à la messe, mais on va à un concert de son idole.
On retrouve autour de ces idoles la plupart des ingrédients de l'enrobage religieux.
- Les textes sacrés deviennent un compte sur X, Instagram ou Tik Tok,
- La légende devient la vie mouvementée voire chaotique de la star,
- Le clergé devient un producteur, un agent artistique, un attaché de presse, des musiciens...
- Les interdits deviennent le prix des places à payer, comme autant de sacrifices,
- Le temple devient un Zénith, une salle Arena, un stade,
- Les rites deviennent des mises en scène psychédéliques avec immersion sonore, jeux de lumières, chorégraphies et effets spéciaux,
- Etc.
Miracle ! Les frissons, l'euphorie, la liesse et l'ivresse sont au rendez-vous.
Les mêmes chansons ne produisent pas le même effet si on les écoute seul sur son canapé.
Des chanteurs aux footballeurs
Des fans d'une idole sur scène aux supporters d'une équipe de football dans un stade, il n'y a qu'un pas à franchir. Dans le stade, avec toute la mise en scène (le flacon), le supporter ressentira la même ivresse si, bien sûr, son équipe gagne le match (le contenu du flacon). Quant au suspense dû à l'incertitude du résultat final, il aura eu un effet amplificateur sur l'ivresse ressentie.
Le phénomène sociologique qu'est le rôle joué par le contenu du flacon dans mes exemples est un véritable terrain de chasse propice au charlatanisme, à la manipulation et au marketing décomplexé. Même pour ceux qui en ont compris les tenants et les aboutissants, le grégarisme quasi général de l'espèce humaine rend difficile le fait d'y échapper.
Pierre Tourev, 07/08/2026
Notes :
- ↑ 1 - Cf. Placebo
- ↑ 2 - Une pseudoscience a l'apparence d'une science ou en utilise le langage mais elle n'en a ni la rigueur, n'en respecte ni les méthodes ni les objectifs ou est dans l'incapacité de prouver l'existence de son objet d'étude.
- ↑ 3 - Une vie meilleure dans un autre monde ou dans l'au-delà : En effet, il ne faut pas importuner le prince, le pouvoir temporel, avec les misères que l'on subit ici-bas,
- ↑ 4 - Les Eglises évangéliques (variantes américaines du protestantisme) l'ont bien compris avec une approche musicale plus rythmée et attrayante que les vieux cantiques du christianisme traditionnel.
- ↑ 5 - Le déisme est la croyance en un dieu unique, suprême, immanent, ordonnateur ou créateur de l'univers, mais qui, contrairement au théisme, n'interagit pas avec le monde et n'intervient pas dans la destinée des hommes. C'est une philosophie sans dogme, ni religion qui rejette toute Révélation divine.
- ↑ 6 - Le déisme s'est développé chez les philosophes et écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles en Angleterre (Herbert von Cherbury, John Toland, Tindall, Thomas Woolston, Anthony Collins) et en France (Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Victor Hugo).
- ↑ 7 - "Une religion dite "universelle" n'est qu'une secte qui a réussi commercialement parlant."
François Cavanna - 1923-2014 - Lettre ouverte aux culs-bénits, 1994
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